Par Léa Calum
« Ils appellent ça l’amour 2.0. En réalité, c’est souvent une loterie où l’algorithme décide si l’on mérite d’être aimé. »
Quand je suis arrivée à Gatineau, j’étais célibataire — mais surtout libre.
Libre de reconstruire, de me redéfinir, de comprendre qui j’étais devenue après toutes ces années à donner, à soigner, à aimer parfois trop fort. L’amour, je ne le cherche plus vraiment. Pas en ce moment, du moins. Ce que je cherche, c’est à me retrouver moi, à apprendre à respirer sans dépendre d’un regard ou d’une présence.
Mais voilà… depuis longtemps, j’avais envie de me pencher sur cette réalité moderne qui touche tant de gens : les sites de rencontre.
Pas parce que j’y crois, ni parce que je les condamne, mais parce que je voulais comprendre ce phénomène humain où l’on défile des visages comme on feuillette un catalogue d’émotions.
Ici, à Gatineau, j’ai voulu observer. Comprendre ce qui se cache derrière les sourires numériques, les « bon matin » automatiques, les conversations qui s’éteignent avant d’avoir existé.
Je me suis inscrite, un peu par curiosité, un peu par besoin de voir ce que le monde devenait. Et ce que j’y ai trouvé… c’est à la fois troublant et révélateur.
J’ai commencé par Tinder.
Un profil simple, sain, expéditif mais songé. J’y ai mis des photos naturelles, sans artifice : mon visage, tel qu’il est, et une autre où l’on voit mon corps en entier. Pas le choix — c’est ce qu’on « vend » sur ces plate formes. C’est la vitrine du soi, soigneusement calibrée entre authenticité et séduction. On se montre juste assez pour susciter l’intérêt, mais pas trop pour ne pas effrayer.
En créant ce profil, je me suis sentie partagée.
Entre la curiosité et la gêne.
Entre la femme assumée et l’être humain fatigué du paraître.
J’ai pris conscience que ces applications ne sont pas que des outils de rencontre : ce sont des marchés de validation. Des espaces où l’on apprend rapidement que la valeur d’un être se mesure au nombre de « likes », à la rapidité d’une réponse, ou à la banalité d’un compliment copié-collé.
Et pourtant, il y a toujours ce petit frisson, ce moment d’attente quand une notification apparaît.
On se surprend à espérer — espérer quoi, au juste ? Un vrai échange ? Un regard sincère ? Peut-être juste le sentiment d’exister un peu dans ce grand défilement anonyme.
Après seulement deux jours, j’avais déjà reçu 825 “likes”.
Je n’en revenais pas.
Je m’attendais à une cinquantaine tout au plus, venant de quelques hommes curieux qui auraient pris le temps de lire mon profil, peut-être d’écrire un message réfléchi, intelligent, humain.
Mais non. La plupart n’avaient même pas lu les quelques lignes que j’avais soigneusement écrites.
Tout allait trop vite.
Les cœurs pleuvaient comme des confettis, sans regard, sans intention réelle. J’étais soudain propulsée dans une sorte de marché émotionnel où tout le monde “aime” tout le monde sans vraiment aimer personne.
Au lieu de me sentir flattée, je me suis sentie… vidée.
Comme si cette marée d’intérêt instantané n’était qu’un mirage, un reflet de solitude collective emballée dans une interface colorée.
Je me suis demandé combien, parmi ces 825 visages, cherchaient vraiment une connexion sincère.
Combien étaient là par ennui, par blessure, par besoin de se prouver qu’ils existaient encore.
Et moi, dans ce flot numérique, qu’est-ce que je cherchais, au fond ?
Peut-être simplement à comprendre ce monde où l’amour se like, où l’humain se consomme.
Le découragement est arrivé après à peine une heure à lire les messages.
Des phrases sans âme, sans nuance, sans respect parfois.
Les éternels « salut, ça va », « tu veux t’amuser ? », suivis de « on se voit rapidement ? », ou encore du fameux « je te donne mon numéro, le voici », tu as des photos coquines pour moi» — comme si une suite de chiffres pouvait remplacer une vraie intention.
Je me suis surprise à murmurer à voix haute :
« Ça va, les hommes ? »
Pas dans le jugement, mais dans un mélange d’incompréhension et de tristesse.
Où est passée la finesse, la curiosité, l’envie d’apprendre à connaître l’autre au-delà de son apparence ?
Tout semblait mécanique, pressé, comme si la rencontre devait se consommer avant même d’exister.
Et pourtant, je ne crois pas que tous soient mauvais.
Je crois surtout qu’ils sont épuisés. Épuisés par le jeu, par le rejet, par les faux espoirs et la peur d’être encore déçus.
Mais à force de naviguer dans cette mer d’approches superficielles, on finit soi-même par perdre un peu de sa lumière, un peu de sa foi en la profondeur humaine.
J’ai décidée de répondre à un homme qui habitait tout près de chez moi.
Son message, truffé de fautes, allait du classique « comment ça va » au « on va-tu prendre un café ? ». Rien d’extraordinaire, mais je me suis laissée prendre au jeu. Peut-être par curiosité, peut-être par envie de voir si, au-delà des maladresses, il y avait un brin de sincérité.
On devait se rencontrer au Tim Hortons à côté d’un Maxi.
Je m’y rends. Pas de nouvelle.
Seulement des textos, presque irrités, qui laissaient entendre que je n’étais pas au bon endroit.
Ses indications étaient confuses, alors je me suis déplacée vers un autre Tim Hortons, à côté d’un autre Maxi.
Quand il est enfin arrivé, il m’a dévisagée.
Un long regard, insistant, presque dérangeant.
L’horreur.
Mais j’étais là.
Et nous n’étions pas seuls, alors j’ai décidé de rester — par politesse, par bonté, ou simplement parce que j’ai encore cette vieille habitude de donner la chance au cœur humain.
Je me suis dit : « Si je fais déplacer quelqu’un, la moindre des choses, c’est de partager au moins un café. »
Ce n’était pas un rendez-vous galant, c’était une leçon d’humilité moderne : comment deux inconnus peuvent se retrouver face à face sans vraiment se rencontrer.
Je lui ai payé son café.
Un simple geste, sans attente. Puis nous nous sommes assis dans un coin tranquille, du moins je le croyais. Rapidement, il m’a dit qu’il se sentait claustrophobe.
Il parlait fort, saluait les employés qu’il semblait tous connaître.
Moi, je l’écoutais, patiente, observant ce contraste entre son agitation et mon calme intérieur.
À peine je commençais à parler qu’il regardait déjà ailleurs — distrait, nerveux, fuyant mon regard.
Je me suis sentie transparente, comme si ma présence n’était qu’un décor parmi d’autres.
Puis, au détour d’une phrase, il me demande ce que je fais dans la vie.
— Écrivaine, je réponds simplement.
Et là, il me fixe, surpris, presque mal à l’aise.
« Ah… je me sens petit à côté de toi », dit-il en baissant les yeux.
Ce genre de commentaire, je l’ai entendu souvent.
Habituellement, je réponds que c’est un métier comme un autre, rien d’extraordinaire.
Mais cette fois, j’ai dit autre chose.
Je lui ai répondu calmement :
« Ce n’est pas moi qui te fais sentir petit, c’est ta façon de te voir. »
Il a esquissé un sourire gêné, sans trop savoir quoi dire.
Et moi, j’ai pris une gorgée de café, consciente que j’étais probablement à ma place — mais pas avec la bonne personne.
Puis, sans prévenir, il a décidé de me montrer les photos de son accident de voiture.
Je ne sais pas trop pourquoi — peut-être pour se confier, peut-être pour susciter de la compassion.
Mais au moment où il a ouvert son téléphone, mon regard a croisé son fond d’écran : une jeune femme à demi vêtue, posant de façon suggestive.
J’ai senti un léger malaise me traverser.
Je n’ai rien dit, mais intérieurement, j’ai su que ce café-là allait rester unique.
Il a continué de parler, toujours sans me regarder.
Il m’expliquait qu’il aidait un ami dans un bar de danseuses du coin, qu’il y passait souvent du temps, qu’il aimait « jaser avec les filles ».
Et comme si ce n’était pas assez, il ajouta qu’il consommait pas mal de boissons fortes et qu’il fumait la cigarette.
Je l’écoutais, calme, polie, mais mon esprit déjà ailleurs.
Je me répétais intérieurement :
« Bon… on peut rayer ça de la liste de l’homme parfait. »
Pas par prétention, mais simplement parce que j’ai appris à reconnaître ce qui ne me correspond plus.
Je ne cherche ni à sauver, ni à réformer qui que ce soit.
Je cherche la paix — et cette paix-là, je savais qu’elle n’était pas au bout de cette tasse de café.
Au bout de trente minutes, j’en avais déjà entendu bien en masse.
Je lui ai dit avec le sourire que j’avais des choses à faire, histoire de conclure en douceur.
Nous nous sommes quittés dans le stationnement, avec un petit bec sur la joue, simple politesse.
Aucune promesse, aucun regard qui en disait long — juste ce silence un peu awkward de deux personnes qui savent déjà que ça ne mènera nulle part.
À peine arrivée chez moi, mon téléphone vibre.
Une notification Tinder.
C’était lui.
Je souris, un peu incrédule.
Le message disait :
« Qu’est-ce que tu fais ce soir ? »
J’ai répondu poliment :
« Je dois faire mes trucs. »
Et là, sans détour :
« T’es pas fine. »
J’ai regardé l’écran, un peu amusée, un peu fatiguée.
C’est fou comme certains hommes confondent gentillesse et disponibilité, attention et obligation.
J’ai compris, à ce moment-là, que même dans les rencontres les plus banales, les dynamiques d’ego et de fragilité émotionnelle surgissent très vite.
Et que dans ce grand théâtre numérique, chacun joue un rôle — celui qu’il croit devoir être pour ne pas se sentir seul.
J’ai répondu calmement que j’étais très gentille, mais que mes « trucs » étaient prioritaires aux rencontres ce soir-là.
Quelques secondes plus tard, le téléphone vibre à nouveau.
« Je ne suis pas ta priorité ? »
J’ai souri.
Ce genre de phrase, c’est typique. L’égo qui vacille dès qu’on n’est pas au centre de l’attention.
Alors j’ai simplement répondu :
« Ben non, désolée. »
Court, sincère, et suffisant.
Pas besoin d’en rajouter.
Je ne me sentais ni coupable ni méchante.
Simplement réaliste.
C’est fou comme, dans ce monde de surabondance, dire non semble presque devenu une offense.
Mais moi, j’en étais là : dans ma vérité, dans ma paix, dans ma capacité à choisir mes priorités sans m’excuser d’exister.
Le soir même, il m’écrit qu’il doit aller en Ontario pour acheter du liquide à vapoteuse et que ça lui ferait plaisir que je l’accompagne.
J’ai répondu oui, poliment.
Mais au fond de moi, je savais déjà que je trouverais bien une excuse pour ne pas y aller.
Je n’avais ni l’envie ni l’énergie d’endurer une autre conversation décousue entre deux bouffées de vapeur artificielle.
Tôt le lendemain, on commence à échanger quelques messages.
Je lui demande à quelle heure il veut partir.
Il me répond qu’il a une urgence et qu’il n’y va finalement pas.
Très bien.
Je lui souhaite une bonne journée.
Mais plus tard dans la journée, les messages recommencent.
Un allo.
Puis un autre.
Et encore un autre.
Deux, trois fois par heure.
Vers 17 h, par simple politesse, je réponds enfin : allo.
Il me dit qu’il ne va pas bien.
Je lui réponds doucement que je ne peux rien faire pour lui.
Et là, il me lance :
« T’es plate. »
J’ai souri.
Je préfère de loin être plate et pas fine, que de me mettre à genoux devant ce type d’homme.
Alors, fidèle à mon style, je lui ai envoyé un dernier message :
« Check ben ça comment je suis plate ! »
Et je l’ai bloqué.
Simple, efficace, libérateur.
Fin de l’histoire, et surtout, fin du gaspillage d’énergie.
Mes réflexions personnelles
Cette rencontre n’était pas un échec, ni une perte de temps. C’était une confirmation.
La confirmation que je n’ai plus envie de relations à sens unique, de conversations vides, ou de jeux d’ego déguisés en flirt. Cet homme, comme tant d’autres sur ces plate formes, ne cherchait pas vraiment à me connaître. Il cherchait à combler un vide, à se sentir vu,un désir d’intimité, désiré, important. Et peut-être que moi aussi, quelque part, j’ai voulu voir jusqu’où va la dissonance entre ce que les gens disent chercher… et ce qu’ils recherchent réellement.
Ce qu’il m’a surtout appris, c’est la valeur de mon temps et de mon énergie.
Qu’être seule n’est pas une faiblesse, mais une force quand on refuse de s’abaisser pour plaire.
Qu’il vaut mieux être “plate” mais en paix, que captivante dans un rôle qui n’est pas le sien.
Et qu’à travers chaque déception, il reste une vérité simple :
on attire à notre mesure, et tant qu’on se choisit avec respect, on ne perd jamais vraiment.
Je n’ai pas bloqué un homme.
J’ai bloqué une énergie qui ne me ressemble plus.



